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Dans la série Les précurseurs du spiritisme : Saint-Martin - 12e article

La Vérité - Journal du Spiritisme, paraissant tous les dimanches - Bureaux à Lyon, rue de la Charité, 48 - Troisième année – n° 22 – Dimanche, 23 juillet 1865 - Pages 86-87 (12° article — Voir le dernier numéro.)

Rappelons qu'il nous manque le 7e article. La Vérité - Journal du Spiritisme

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[1].

« C'est parce que je suis venu dans le monde avec dispense, comme je l'ai dit et écrit plusieurs fois, que le genre qui m'est donné, ainsi que tous les délices qui l'accompagnent, sont invisibles et inconnus au monde. Lui et moi nous ne sommes pas du même âge ; c'est aussi pour cela que les tribulations temporelles m'atteignent peu. [n°763] — Pour prouver qu'on est régénéré, il faut régénérer tout ce qui est autour de nous. [n°795] — Je répète avec plaisir que le tort de l'homme est de croire qu'il soit ici-bas pour son propre compte, au lieu d'y être pour le compte de Dieu. [n°801] — C'était l'église qui devait être le prêtre, et c'est le prêtre qui a voulu être l’église… [n°832] — Il m'a semblé quelquefois que j'étais gros de mon âme, et que je ne pouvais en accoucher qu'en sortant de ce monde. Voilà ce qui me donnait tant d'envie de passer de celui-ci dans l'autre. [n°859] — Comme la voie par où j'étais appelé à marcher, était à part de tout le monde, il n'est pas étonnant que tout le monde en fût l'adversaire, soit par corruption, soit par ignorance. [n°877] — J'entends souvent parler dans le monde de servir Dieu, mais je n'y entends guère parler de servir à Dieu ; car il en est bien peu qui sachent ce que c'est que cet emploi-là. [n°911] — Les gens du monde me traitent de fou, je veux bien ne pas contester avec eux sur cela. Seulement, je voudrais qu'ils convinssent que, s'il y a des fous à lier, il y a peut-être aussi des fous à délier, et ils devraient au moins examiner dans laquelle de ces deux espèces il faudrait me ranger, afin qu'on ne s'y trompât point. [n°977] — Dieu ne cesse d'employer tous les moyens possibles pour apprendre aux hommes que leur royaume n'est pas de ce monde; la plupart ont la tête si dure, et ont une conduite si mal ordonnée, qu'il ne peut leur enseigner cette vérité que par des tribulations, des malheurs et des infirmités. Quant à moi, il a daigné me l'enseigner de deux manières qui sont infiniment plus douces ; car, par l'une, il m'inonde des magnificences de l'autre monde, et, par l'autre, il se contente de m'éprouver par la bêtise de celui-ci. [n°985] — La principale ambition que j'aie eu sur la terre, a été de n'y plus être, tant j'ai senti combien l'homme véritable était déplacé et étranger dans ce bas monde. [n°990] — Le monde m'a repoussé à cause de l'obscurité et de l'imperfection de mes livres. S'il s'était donné la peine de me scruter plus profondément , peut-être aurait-il goûté mes livres à cause de moi, ou plutôt à cause de ce que la providence a mis en moi, et qu'il était bien loin de voir, puisqu'il ne voyait pas même ce qu'il y avait dans mes livres. [n°994] — Je suis payé pour avoir confiance en mes principes, parce que je suis persuadé que, foncièrement, tous les hommes de la terre pensent comme moi, sans en excepter ceux qui me sont le plus opposés en apparence. Nous sommes tous comme un même sel, dissous dans des eaux différentes, tant pour la qualité, que pour la quantité. Or, il ne faudrait autre chose [87] que laisser évaporer, dans les hommes, ces eaux diverses qui sont leurs préjugés, leur ignorance, leurs passions, etc. ; et on retrouverait partout en eux le même sel, comme cela arrive dans les évaporations naturelles des sels que nous dissolvons tous les jours dans différents liquides. [n°999] — Comme balayeur du temple de la vérité, je ne dois pas être étonné d'avoir eu tant de monde contre moi, les ordures se défendent du balai tant qu'elles peuvent. [n°1032] — Ce qui me donne tant de joie dans ma carrière, c'est de sentir que, grâce à Dieu, j'étais comme arrivé avant même de partir ; tandis qu'il y en a tant qui ne sont pas partis après être arrivés. [n°1033] — Depuis que j'existe et que je pense, je n'ai eu qu'une seule idée, et tout mon vœu est de la conserver jusqu'au tombeau ; ce qui fait que ma dernière heure est le plus ardent de mes désirs et la plus douce de mes espérances. [n°1050] — Je n'ai jamais goûté bien longtemps les beautés que la terre offre à nos yeux, le spectacle des champs, les paysages, etc. Mon esprit s'élevait bientôt au modèle, dont ces objets nous peignent les richesses et les perfections ; et il abandonnait l'image pour jouir du doux sentiment de son auteur. Qui oserait nier même que tous les charmes que goûtent les admirateurs de la nature fussent pris dans la même source, sans qu'ils le croyent ? [n°1051] — C'est une vérité, et j'en dois rendre grâce au ciel, que, dans mille occasions où le cours de la vie assujettit l'homme à des épreuves pour son instruction, il m'a dispensé de l'expérience. [n°1052] — Souvent la Divinité nous laisse livrés à des distractions, et même nous envoie de petites contrariétés pour nous préserver d'un plus grand malheur. C'est par une suite de cette ingénieuse attention de sa part, que j'ai évité d'être écrasé par la cheminée de mon cabinet qui tomba à Paris, lors du grand ouragan du 13 décembre 1786. J'ai revu d'ailleurs, tant d'autres marques de sa vigilante charité pour moi, que je serais bien ingrat de le méconnaitre. Cependant je raisonnerais comme un homme profane, si je disais que la mort eut été un malheur pour moi. Elle n'eut été telle qu'autant que [je n’aurais pas été prêt. Et sans doute] je ne suis pas encore mûr, puisque l'on n'a pas jugé à propos de me prendre. Car, lorsqu'on a le bonheur d'être prêt, cet événement doit remplir le juste de plus de plaisir que n'en éprouverait le dernier et le plus malheureux des hommes, si on venait lui annoncer qu'il est nominé roi de sa nation et qu'il va monter sur le trône. [n°1075].

« Vers la fin de 1802, j'ai publié le Ministère de l'homme-esprit. Quoique cet ouvrage soit plus clair que les autres, il est trop loin des idées humaines, pour que j'aie compté sur son succès. J'ai senti souvent, en l'écrivant, que je faisais là, comme si j'allais jouer sur mon violon, des valses et des contredanses dans le cimetière de Montmartre, où j'aurais beau faire aller mon archet, les cadavres qui sont là n'entendraient aucun de mes sons et ne danseraient point. [n°1090] — Le 18 janvier 1803, qui complète ma soixantaine, m'a ouvert un nouveau monde. Mes espérances spirituelles ne vont qu'en s'accroissant. J'avance, grâce à Dieu vers les grandes jouissances qui me sont annoncées depuis longtemps, et qui doivent mettre le comble aux joies dont mon existence a été comme constamment accompagnée dans ce monde. [n°1092] — Ce n'est point à l'audience que les défenseurs officieux reçoivent le salaire des causes qu'ils plaident, c'est hors de l'audience et après qu'elle est finie. Telle est mon histoire, et telle est aussi ma résignation de n'être pas payé dans ce bas-monde. [n°1099] — J'arrive à un âge et à une époque où je ne puis plus frayer qu'avec ceux qui ont ma maladie. Or, cette maladie est le spleen de l'homme. Ce spleen est un peu différent de celui des Anglais, car celui des Anglais teint tout en noir [les rend noirs et tristes], et le mien [me] rend intérieurement et extérieurement tout couleur de rose. [n°1105] — La vue d'Aunay, prés Sceaux et Châtenay, m'a paru agréable, autant que peuvent me le paraitre à présent les choses de ce monde. Quand je vois les admirations du grand nombre pour les beautés de la nature et des sites heureux, je rentre bientôt dans la classe des vieillards d'Israël qui, en voyant le nouveau temple, pleuraient sur la beauté de l'ancien. (Y. Esdras, III, 12 et 13.) [n°1106].

« Le monde ne connait point de milieu entre le cagotisme et l'impiété : or, c'est ce milieu-là qu'il m'a fallu toujours tenir, soit dans mes discours, soit dans mes écrits ; de façon que, d'un côté, les auditeurs ou les lecteurs ne trouvant rien dans ce qui sortait de moi qui sentit l'enseignement d'un capucin, et, de l'autre, rien qui sentit l'athéisme ni le déisme, ils n'y étaient plus. Voilà pourquoi [si] peu de gens, et, l'on pourrait dire, presque personne ne m'a compris. [n°1121] — Dans l'été de 1803, j'ai fait un petit voyage à Amboise, où j'ai retrouvé avec plaisir quelques bons amis. J'en ai trouvé aussi à Orléans ; mais je n'en connais encore aucun dans le degré où je les désire, et dont j'aurais si grand besoin. Avant mon départ, j'eus quelques petits avertissements d'un ennemi physique qui, selon toute apparence, est celui qui m'emportera, comme il a emporté mon père. Mais je ne m'en 'afflige point, ni ne m'en plains point. Ma vie corporelle et spirituelle a été trop bien soignée par la providence pour que j'aie autre chose que des actions de grâce à lui rendre, et je ne lui demande que de m'aider à me tenir prêt. [n°1132] — Ma tâche dans ce monde a été de conduire l'esprit de l'homme par une voie naturelle aux choses surhumaines qui lui appartiennent de droit, mais dont il a perdu totalement l'idée, soit par la dégradation, soit par l'instruction si souvent fausse de ses instituteurs. Cette tache est neuve, mais elle est remplie de nombreux obstacles, et elle est si lente que ce ne sera qu'après ma mort qu'elle produira les plus beaux fruits. Mais elle est si vaste et si sure, que je dois grandement remercier la providence de m'avoir comme chargé de cet emploi, que je n'ai vu jusqu'ici exercer à personne puisque ceux qui ont enseigné et qui enseignent tous les jours, ne le font qu'en exigeant la soumission, ou qu'en racontant des faits merveilleux. [n°1135]. »

A. P.

(La suite au prochain numéro).


1. Toutes ces citations sont extraites de Mon portrait historique et philosophique, qui a été publié dans le tome I des Œuvres posthumes de Mr de St-Martin, Tours, chez Letourmy, 1807. Nous avons mis entre crochets le numéro du paragraphe.

« Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heureux temps. »

Voltaire le 19 mars 1765 à son ami Bertrand, Pasteur à Berne.

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