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Le 4 pluviôse an III - Cours de Dominique-Joseph Garat aux Ecoles Normales : 1ère leçon de l'analyse de l'entendement (pages 131-159)

Séances des Écoles normales recueillies par des sténographes et revues par les professeurs.
Nouvelle édition – Tome Premier
Paris. A l’imprimerie du Cercle social (1800)
An 9 de la République française




PREMIÈRE LEÇON.

[Les titres entre crochets et les images sont dus au webmestre et ont pour but d'aérer le texte pour plus de compréhension]

[Introduction]

En vous entretenant, avec tant de détail et d'étendue, de la grandeur et de la beauté des questions qui doivent [152] être le sujet de nos conférences dans ce cours, je ne me suis point dissimulé, citoyens, combien je me suis exposé à paraître au-dessous de ces objets : c'est peut-être aux dépens du professeur, que j'ai beaucoup loué la science et l’art qu'il va professer. Mais si j'avais porté au milieu de vous quelque prétention personnelle, je n'y aurais jamais pris la parole : dussé-je encore augmenter le danger dont je me suis déjà environné, je vais donc vous parler encore de la grandeur des motifs et des espérances qui nous appellent à cette étude, et aux méditations qu'elle exige.

Il est un moyen bien simple et bien sûr de juger de l'utilité réelle d'un art, de la vérité d'une science, et de la beauté d'un instrument. C'est de demander quelle loi nouvelle de la nature ont découvert, quel bel ouvrage ont composé, quel service important ont rendu à la société ceux qui se sont servis de cet instrument, ceux qui ont beaucoup cultivé cet art et cette science. — S'ils n'ont jamais dévoilé aucun secret de la nature, ne croyez pas à leur science ; s'ils n'ont jamais exécuté aucun ouvrage utile aux hommes, croyez que les principes de leur art, et leur art même ne sont que des illusions. Jugez en donc, non par leurs promesses, il est aisé d'en faire de magnifiques, mais par leurs ouvrages et par leurs services. Les grands services et les grands ouvrages ne peuvent émaner que des sciences et des arts qui ont des racines profondes dans la vérité et dans la nature.

[De l’utilité de la géométrie]

Le temps n'est pas encore très éloigné où les doutes qu'on a aujourd’hui sur la réalité et sur l'utilité de la science de l'entendement humain, on les avait [153] sur l'utilité et sur la réalité des sciences mathématiques; on fatiguait sans cesse les géomètres de questions importunes ; on mêlait même une apparente philosophie aux ridicules qu'on cherchait à répandre sur ces hommes graves : « A quoi bon, leur disait-on, ces formules si profondes de calculs qu'on n'a jamais occasion de faire dans les transactions sociales ? Pourquoi dessécher son cerveau et épuiser ses esprits dans les calculs de l'infini, lorsqu'au milieu de nous tout a des bornes si étroites ? Que signifient ces figures que vous tracez, que vous mesurez et que vous comparez sans cesse ? Tous ces objets de vos études sont des abstractions de votre esprit ; dans la nature il n'existe ni ligne droite, ni cercle parfait, ni triangle régulier : et puisque ces objets de vos connaissances, n'ont point de type et de modèle dans la nature, votre science ne peut pas avoir d'utilité dans la société, et pour les hommes ». Les géomètres, qui n'avaient besoin pour leur bonheur ni des regards ni des applaudissements du monde, au milieu de ces détractions, et presque de ces risées, ont suivi, en silence, le cours de leurs recherches paisibles, et presque universellement ignorées : sans cesse ils ont ajouté à la perfection de leurs méthodes de calcul ; ils n'ont pas discontinué de tracer des lignes, des cercles, des triangles : et savez- vous quels ont été les résultats de leurs modestes travaux ? les plus grands prodiges qui aient été opérés sur la terre, et les plus grandes améliorations qui aient été portées dans les sociétés humaines. Par eux la terre a été mesurée, les [154] grandeurs et les distances des corps célestes ont été calculées, de nouveaux cieux ont été découverts ; par eux les lois du mouvement ont été connues, et les forces de la nature ajoutées aux forces de l'homme ; par eux un génie créateur, quoiqu'invisible, a pénétré dans ces arts mécaniques qui servent à tous nos besoins : l'Océan n'a plus eu de bords éloignés pour la navigation savante qu'ils dirigent : les citadelles des despotes ont eu des fortifications inutiles, lorsqu'ils ont conduit les attaques du peuple libre et souverain; tout ce qui est étendue, figure, mouvement, c'est-à-dire, presque tout ce qui compose l'univers, a été soumis à leurs calculs : les attractions et les affinités les plus secrètes des éléments des corps, les mystères de la végétation et de l'organisation des êtres vivants, semblent au moment de se laisser surprendre par les physiciens qui possèdent leur instrument ; et l’on dirait que l'homme, cet être si faible et si passager sur la terre, va recevoir de la géométrie la puissance et l'empire de l'éternel géomètre.

Voilà comment les géomètres ont répondu aux doutes qu'on avait, ou qu'on affectait, sur l'utilité de la géométrie.

[Francis Bacon (1561-1626)] - Source de l'image

Bacon

Les créateurs de l'analyse de l'entendement ont-ils quelque réponse semblable à faire ? ou ressembleraient-ils davantage à ces professeurs de philosophie et d'éloquence, qui n'ont jamais écrit une page éloquente, et qui ne connaissent pas même les découvertes des philosophes ? Quels ouvrages ont ils faits, quelles lumières ont-ils répandues sur nous, et quel rang occupent-ils dans l'estime des hommes ?

[155] Le premier des créatures de l'analyse de l'entendement humain, et le premier, sans aucun doute, en génie, comme en date, c'est Bacon. A peine Bacon a conçu ses premières vues sur les facultés de l'entendement, et sur les moyens d'en diriger l'exercice ; tout à coup, et comme si, en pénétrant la nature de son esprit, il avait été admis aux révélations d'un génie supérieur aux hommes, il paraît, et il se place au milieu des sciences et des savants comme leur législateur universel : toutes ses pensées et toutes ses paroles respirent je ne sais qu'elle grandeur qui annonce l'homme qui est venu pour changer toutes les opinions, et pour régénérer toutes les intelligences.

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Dans son premier ouvrage De dignitate et augmentis scientiarum (1623), il embrasse toutes les sciences, comme si elles étaient également son domaine. Il leur fait subir de nouvelles divisions qui les éclairent, et leur indique de nouvelles cultures qui les enrichiront : là il s'érige comme au milieu des siècles de littérature, des sciences et de philosophie, un tribunal de censure, où il cite et fait comparaître tout ce qui a été pensé et écrit dans tous les âges. Il sépare les vérités des erreurs, et, en appréciant ce qui a été fait, trace le tableau bien plus vaste de ce qui reste à faire ; il signale les routes où l'on s'est égaré, et il les ferme; il en indique et il en ouvre de toutes parts de nouvelles : et, comme il le dit lui même, dans ce style étincelant d'images qui rend la raison plus éclatante sans la rendre moins exacte, il ne ressemble pas à ces statues qui, sur le bord des chemins, indiquent du bout du doigt [156] aux voyageurs, celui qu'ils doivent suivre, mais qui restent muettes et immobiles.

En ouvrant une route, il y entre : il fait les premiers pas, et les plus difficiles; il parle aux voyageurs qu'il guide ; et, en se séparant d'eux, il leur enseigne encore comment ils doivent marcher, lorsqu'il ne sera plus à côté d'eux ou à leur tête. Dans son second ouvrage, qui devait être plus beau, parce que c'est le caractère du vrai génie de croître toujours ; dans son Novum organum (1620), ses vues se sont tellement étendues qu'elles sont devenues universelles : il ne suit plus les sciences une à une pour tracer à chacune des règles particulières ; il cherche des principes qui seront des lois et des lumières pour toutes les sciences à la fois. « Je ne ferai point, dit Bacon lui-même, comme ceux qui, voulant visiter et connaître un temple qu'on a rendu obscur pour le rendre plus religieux, se promènent, une lampe à la main, de chapelle en chapelle, d'autel en autel, et en éclairant une petite partie du temple, laissent son immensité dans les ténèbres : je suspendrai, au milieu de la voûte, un lustre qui, en éclairant toutes les parties à la fois, montrera, sous un seul coup d'œil, tous les autels et les images de tous les dieux ».

Avec un tel essor, qui peut paraître téméraire, même pour son génie, une extrême circonspection, je dirai même une extrême timidité, préside au choix de tous les procédés et tous ses moyens d'exécution.

[Le Nouvel Organum]

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Dans tous les siècles qui avaient précédé Bacon, et qui s'étaient arrogé le titre de savants, dans les écoles des philosophes de la Grèce et dans celles des docteurs de l'Europe, après l’observation la plus [157] superficielle des phénomènes que présente l'univers, et même souvent sans aucune observation, on s'élevait, ou plutôt on s'envolait, en quelque sorte, aux principes les plus généraux, à la théorie universelle du monde et des êtres.

On paraissait croire que pour expliquer l'univers, il n'était pas nécessaire de le connaître, qu'il fallait chercher la nature des êtres dans les rêves de son imagination, et non dans les qualités que nous apercevons par nos sens, ou que nous découvrons par nos expériences.

Combien est différente la méthode que propose, ou plutôt que révèle Bacon; et combien il paraît autorisé à donner à sa méthode le titre si original de nouvel organe, NOVUM ORGANUM !

Rechercher, et recueillir de toutes parts les faits et les phénomènes, et ceux qui échappent à notre attention parce qu'ils sont toujours sous nos yeux, et ceux qui se dérobent à nos sens par la distance où ils sont de nous, ou par les voiles dont ils se couvrent : soumettre continuellement à de nouvelles épreuves la nature qui, comme Protée, se cache sous mille formes, et ne se laisse voir qu'à ceux qui la tourmentent et l’enchaînent par mille expériences : tracer, pour le soulagement de la mémoire et pour la certitude de l'intelligence, de grands tableaux de faits, de phénomènes et d'expériences, où les expériences, les phénomènes et les faits analogues, sont lies par les analogies qui présentent les mêmes résultats ; et à coté de ces tableaux, en tracer de parallèles, où les faits, qui paraissent appartenir aux mêmes classes et aux mêmes analogies, aboutissent à des résultats contraires : observer et contempler [158] longtemps ces longs amas de faits, ainsi rapprochés et ordonnés, avant d'en induire le moindre résultat, le moindre principe : veiller avec scrupule à ce que le principe qu'on adopte ne dépasse jamais le résultat que les faits présentent ; à la clarté naissante d'un premier principe bien circonscrit, passer à de nouvelles expériences que ce principe même doit indiquer, à l'observation de nouveaux faits et de nouveaux phénomènes ; les classer et les ordonner de là même manière, dans de doubles tableaux, tantôt par la similitude de leurs apparences et par le contraste de leurs résultats, tantôt par les résultats qui sont identiques, lorsque les apparences sont contraires ; en déduire des principes plus étendus que les premiers, mais toujours limités par la circonférence des faits et des phénomènes qu'on a embrassés : de ces nouveaux principes descendre à de nouveaux faits, à de nouvelles expériences, à de nouvelles observations pour s'élever à des principes plus vastes, et redescendre encore à l'étude des faits pour s'élever, d'étage en étage, à des axiomes de plus en plus généraux : tourner sans jamais se lasser dans ce cercle, qui n'est pas un cercle vicieux, comme presque toutes les propositions logiques, mais le cercle dans lequel la nature tourne elle-même ses transformations et ses opérations : chercher toujours comment les choses sont faites, ce qui peut tant nous servir et ce qu’il est si difficile de découvrir, et jamais pourquoi elles sont faites, ce qu’on peut imaginer de cent manières et toujours inutilement pour ajouter quelque chose à la puissance et au bonheur de l’homme : abandonner à la contemplation, aux cloîtres et aux autels cette [159] philosophie des causes finales qui, comme la vierge consacrée au ciel, n'enfante point ; et cultiver sans relâche cette philosophie expérimentale qui, poursuivant la nature dans ses mines et dans ses fourneaux, devient ouvrière et féconde comme la nature elle-même, et enfante tous les jours de nouveaux biens avec de nouveaux ouvrages. Telle est la méthode de Bacon : elle a changé la face des sciences ; et les sciences, depuis Bacon, ont changé la face du monde.

L'inépuisable fécondité du génie de Bacon imagine et propose des expériences que tous les savants et tous les siècles pourront à peine tenter et faire : le temps, les moyens, les instruments, et sans doute aussi les talents lui manquaient pour les essayer lui-même ; sans doute encore on en a conçu et exécuté depuis de plus heureuses, et beaucoup de celles qu'il proposait ont dû paraître impraticables et inutiles. Au siècle où l'avait placé la nature, et à la hauteur où il s'était placé par son génie, au milieu des sciences, ses pensées devaient être souvent des soupçons plutôt que des vues. Mais il est un fait que je dois rapporter, non seulement parce qu'il est le plus beau titre de la gloire de Bacon, mais aussi parce qu'il doit vous donner une idée plus juste et plus grande de l'utilité, un peu contestée, de l'analyse de l'entendement humain.

[Isaac Newton (1643-1727)] - Source de l’image

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Les trois plus belles découvertes de Newton, les plus belles peut-être de tous les siècles, sont le système de l’attraction, l'explication du flux et reflux, et la découverte du principe des couleurs dans l'analyse de la lumière. Eh bien ! Newton, en découvrant [160] ces trois grandes lois de la nature, n’a fait que soumettre aux expériences et aux calculs trois vues de Bacon. Je les appelle des vues, et non pas des soupçons ; car il y revient plusieurs fois dans ses divers ouvrages, elles tiennent à un grand ensemble de sa manière de voir la nature, et lui même indique des expériences qui ressemblent beaucoup à celles qui ont été faites. La gloire de ces découvertes doit donc être partagée entre Newton et Bacon, elle doit être partagée encore entre l'analyse de l'entendement et la géométrie ; car l'analyse de l'entendement était l'instrument de Bacon, comme la géométrie était l'instrument de Newton.

Les sciences physiques et la science de l'entendement dont l'étendue est immense, ne pouvaient pas contenir encore tout le génie de Bacon. En général, en Europe, l'érudition a empêché la philosophie de naître ou de se répandre ; et la philosophie, qui n'a pas toujours été la raison, a affecté un grand dédain pour l'érudition. Bacon, également placé entre les érudits et les philosophes, a cela de particulier entre tous les écrivains, qu'il est en même temps, et celui qui a ouvert le plus de routes et de vues nouvelles aux siècles à venir, et celui qui a le mieux possédé tout ce que les siècles passés avaient produit de grand et de beau. Les faits les plus éclatants de l'antiquité, ses pensées les plus brillantes, ses expressions les plus riches, ses mots les plus piquants, étaient, sans cesse, présents à la mémoire de Bacon ; et son génie les agrandissait et les embellissait encore, en les semant dans ses ouvrages. L'ancienne [161] mythologie parmi ses divinités, en avait une qu'elle représentait avec deux têtes, l'une tournée vers les siècles écoulés, qu'elle embrassait d'un seul regard; l'autre vers les siècles à venir, qu'elle embrassait aussi, quoiqu'ils n'existassent pas encore : on dirait que c'est l'image et l'emblème du génie de Bacon.

[John Locke (1632-1704)] - Source de l’image 

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Celui des philosophes qui, dans l'histoire de l'art analytique de l'entendement, occupe la première place après Bacon, c'est Locke. Locke ne se présente pas d'abord à l'imagination avec ces attributs de création et de grandeur, qui entourent la mémoire du chancelier d'Angleterre. Il paraît que lui-même passa une partie assez considérable de sa vie, sans soupçonner qu'il eût aucun talent très distingué, et qu'il fût appelé à aucune gloire éclatante.

Un jour, il se trouve présent à une discussion très vive qui s'élève entre plusieurs savants : il ne se mêle point à la dispute, mais il observe les opinions et le langage des contendants, et il aperçoit que cette dispute interminable, entre des savants qui croyaient se combattre sur une chose très importante, n'était qu'une dispute de mot ; et qu'il eût suffi, peut-être, de s'expliquer sur ce mot, pour faire succéder à l'instant la paix à la guerre.

 

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Cette réflexion est le germe de son grand livre sur l'entendement humain : il remonte à l'origine des idées ; il démontre, et avec trop d’étendue, peut être, qu'il ne peut y en avoir aucune d'innée ; il cherche comment elles peuvent naître et se former dans cet entendement, qui, aux premiers jours de l'enfance, est aussi privé de caractères et d'images, que le marbre [162] blanc qu'on vient de tirer de la carrière.

En prenant ainsi la pensée dans ses sources et en la suivant dans son cours, il voit par quels degrés les sensations deviennent des notions : il aperçoit après Bacon, mais il démêle avec plus de détails, et il démontre par un plus grand nombre de preuves, quelle est la funeste influence de l'abus des mots sur nos raisonnements ; il pose à la fois, et d'une main également sûre, la base de la certitude des connaissances humaines, et la borne infranchissable de leur étendue.

 

[Traité des deux gouvernements] – Source de l'image

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Locke avait commencé, en tâtonnant, son livre de l'entendement humain ; à peine il l'a achevé, qu'à ses propres yeux, il est comme un autre homme : cet esprit qui avait été si longtemps sans oser traiter aucun sujet, se porte successivement sur plusieurs matières très diverses, et dans toutes, il porte, non pas l'orgueil, mais la confiance de les traiter d'une manière neuve. Jamais cette confiance ne fut trompée. Le premier sujet qu'il traite avec ce sentiment de la force qu'il vient d'acquérir, c'est la plus importante de toutes les questions pour le genre humain, c'est la recherche des fondements légitimes du gouvernement civil ; et il les trouve, il les fait voir aux tyrans et aux esclaves, les uns étonnés, les autres épouvantés, dans les droits naturels de l'homme. En découvrant ainsi les vrais fondements de la société, cet homme si sage, si modéré, ébranle les fondements de tous les trônes de l'Europe. C'est dans le gouvernement civil de Locke, qu'ont été puisés en partie les principes de ce contrat social qui a si puissamment contribué à la révolution française. Presque [163] à sa naissance, l'art analytique de l'entendement a donc découvert les droits de l'homme ; c'est parce que cet art a existé, que la France est libre, que l'Europe doit l'être : qui est ce qui pourrait vous en donner une plus haute idée ? — Le philosophe qui veut que les nations jouissent d'une grande liberté, songe tout de suite aux moyens de rendre les hommes plus éclairés et meilleurs ; et dans un ouvrage sur l'éducation, moins célèbre que le gouvernement civil, mais également sage, hardi, lumineux, Locke anéantit des erreurs consacrées, qui préparaient la corruption de l'homme par le malheur de l'enfance : il y substitue des vues et des préceptes propres à rendre l'instruction facile, à faire servir les connaissances à la raison, et la raison au bonheur. L'auteur d'Émile s'honore lui-même et honore l'ouvrage de Locke sur l'éducation, en y puisant comme il avait puisé dans le gouvernement civil. Nulle part les principes de cette tolérance, qui est devenue la religion des hommes éclairés et vertueux, n'ont été développés avec une évidence aussi irrésistible que dans quelques morceaux de Locke; et Sydenham, médecin célèbre dans l’Europe, et ce qui vaut mieux, ce qui est plus rare, médecin philosophe, est convenu souvent que c'est à l'amitié et aux conversations de Locke, qu'il avait été redevable, en grande partie, de ce talent de l'observation, qu'il avait porté auprès de ses malades ; de ce talent qui, peut être, pourra faire un jour, d'un art trop souvent livré aux charlatans, l'art de soulager les maux de la vie et d'en prolonger la durée.

[Charles Bonnet (1720-1793)] - Source de l'image

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Le nom de Charles Bonnet n'appartient pas encore [164] à l'histoire de l'esprit humain, comme celui de Bacon et de Locke : et je ne pense pas qu'il y occupe jamais le même rang.

Cependant l’analyse des facultés de l'âme, par Charles Bonnet, est un grand livre, s'il n'est pas un excellent ouvrage.

Beaucoup de défauts le gâtent : mais ces défauts sont en quelque sorte, des abus de la force de tête de l'auteur et de la puissance de sa méthode : il veut aller où l'analyse ne peut conduire : il commence à la spiritualité de l'homme, et finit par sa résurrection : c'est commencer et finir par les ténèbres.

Mais entre ces deux abymes où il veut pénétrer, et où il se perd, il sème sa route de longs traits d'une lumière forte et abondante. Nul n'a connu mieux que lui le mécanisme de la pensée, et ne se sert plus des facultés de l'entendement, comme de ressorts dont on dispose. Où Locke est diffus, il est serré ; il affecte même trop de l'être ; et on croit entendre quelquefois le bruit que font en se touchant les anneaux de la chaîne étroite de ses idées.

Charles Bonnet : Essai analytique sur la faculté de l'âme - Source de l'image

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Mais deux choses dans ses ouvrages prouvent, d'une manière remarquable, l'excellence de cette méthode. Charles Bonnet était invinciblement entraîné aux préjugés de la superstition ; et sa méthode, comme un câble que les plus violentes tempêtes de l'imagination ne peuvent rompre, le retient ou le ramène toujours aux sensations, à la nature et à la vérité. Il y a en lui comme un mélange et comme un combat extraordinaire de l'esprit de Malebranche et de l'esprit de Locke : ces deux esprits triomphent tour à tour; mais celui de Locke plus souvent : Charles Bonnet depuis longtemps était aveugle, et toute sa vie il avait eu la [165] vue très mauvaise. Cependant cette vue, si mauvaise et prête à s'éteindre, dirigée sur tous les objets de la nature, par sa méthode, en avait pris les images les plus fidèles, et son pinceau en trace les tableaux les plus animés. Sa contemplation de la nature n'est guère qu'une suite de descriptions ; mais il décrit les formes et les couleurs de tous les objets, avec tant de vérité, qu'on croirait voir ces mêmes objets qu'à peine il avait vus lui-même. Dans ses considérations sur les corps organisés, le système des emboîtements à l'infini, qu'il adopte, n'est pas peut-être une hypothèse mieux établie que toutes celles qu’il réfute ; mais les systèmes qu'il combat et celui qu'il embrasse, il les expose et il les discute avec cette analyse qui donne aux idées des formes aussi distinctes, aussi séparées que celles des corps et des objets physiques. Il ne crée rien, mais il apprécie tout ce qui a été imaginé par les autres, avec cette supériorité et cette sûreté de jugement, qui caractérisent, peut-être, autant l'homme de génie, que des inventions qui ont besoin d'être vérifiées par les siècles. Les êtres qui semblent se dérober le plus à la vue la plus pénétrante, les insectes sont ce qu'il choisit de préférence pour ses observations ; et ses vues sur les insectes et sur les feuilles, sont estimées, et même célèbres parmi les naturalistes.

[Étienne Bonnot de Condillac, abbé de Mureau (1715-1780)] - Source de l'image

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J'arrive à Condillac, et je crois arriver au repos, après une longue fatigue ; je crois arriver à la lumière, après avoir traversé des ténèbres ou des routes à demi éclairées. J'ignore si Condillac a eu moins, autant ou plus de vues nouvelles sur l'entendement que les philosophes qui l'ont précédé dans la même carrière ; [166] mais les vues des autres qui semblent lui devenir propres, par la clarté nouvelle qu'il y répand, et celles que personne ne peut lui disputer, semblent seules donner à l'analyse de l'entendement cette utilité qui devait devenir évidente et générale pour n'être pas toujours contestée.

C'est Condillac qui, le premier, a procuré aux ouvrages, qu'on appelait de métaphysique, autant de lecteurs qu'aux ouvrages qu'on appelait de goût : et ce n'est pas le charme de son style dénué de toute autre beauté que de celle de la lumière, qui a pu attirer et fixer les attentions et les applaudissements : c'est cette lucidité des expressions et des idées qui représente les objets, sans y rien ajouter, et sans leur rien ôter. Il n'a point cette affectation des esprits stériles, de créer des mots nouveaux ; mais il détermine si bien les mots ordinaires de la langue, par l'usage qu’il en fait, qu'en même temps qu'il perfectionne l’esprit humain, il perfectionne la langue française.

Appelé par la célébrité qu'il avait acquise dans toute l'Europe, à l'éducation de l'infant duc de Parme, les ouvrages qu'il fait pour l'instruction d'un enfant, préparent une révolution dans l'enseignement de tous les peuples. Pour le cours d'études de son élève, il compose une grammaire, un art de penser et de raisonner, une histoire générale des hommes et des empires ; et sa méthode ne suffit pas seulement à des genres si distants l'un de l'autre par leur diversité ; elle se montre dans tous, avec les caractères éminents d'une supériorité qui n'éclate pas d'abord, mais qui se fait sentir à chaque instant davantage. Il écrit une grammaire ; et comme grammairien, il se [167] place fort au-dessus même de Dumarsais : il écrit un art de raisonner, et cet art n'est pas l'art futile de faire des syllogismes et des enthymèmes ; c'est l'art sublime de ces hommes, dont les noms sont à peine connus des peuples à qui ils ont fait tant de bien, de ces savants, qui, depuis Galilée, ont fait tant de découvertes et ont tant étendu la puissance et la félicité humaine : il écrit une histoire, et si on veut chercher dans l'histoire un autre intérêt que celui d'un roman ou d'un drame ; si on peut lui pardonner la sécheresse de ses narrations dépouillées de toute imagination et de toute beauté de style ; si on veut enfin chercher dans son histoire et en détacher tout ce qui peut présenter de grands résultats pour la législation, pour la morale, pour les arts et pour les sciences, de toutes ces parties que l'on détachera du cours entier de l'éducation de l'infant duc de Parme, on pourra en composer une histoire sur les arts, sur les sciences, sur la morale et sur la législation, plus philosophique que toutes les histoires de ce genre, qui ont paru chez les nations savantes de l'Europe.

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Dans le volume de l'art de raisonner, dont je veux vous parler encore, quoiqu'introduit en voyageur, en quelque sorte, dans le domaine de Kepler et de Newton, il ne marche pas à leur suite, mais à leur côté ; il n'est pas leur semblable, mais il est leur égal ; en expliquant leurs découvertes, il pénètre dans tous les secrets de leur génie, qu'il semble communiquer à ses lecteurs.

Le premier de tous, et peut-être le seul, il aperçoit que ce grand système de l'univers, dont la découverte est la meilleure de l'administration de l'esprit humain, [168] n'est, au fond qu'une heureuse application des principes les plus simples de la mécanique.

De retour en France, au moment où il est rentré dans Paris, Condillac n'entend parler dans les livres et même dans les cercles, que de ces principes de l’économie politique qui doivent régir et enrichir les nations.

Las d'entendre verbiager, comme au hasard, de ces principes qui seront les principes universels de l'économie politique, à l'instant où ils seront compris, Condillac veut les soumettre à un nouvel examen, et il croit que, pour l’utilité générale, cet examen est nécessaire.

Les économistes avaient créé une langue, mais cette langue avait un malheur, elle était entendue de peu de personnes ; et leurs principes, d'ailleurs excellents, restaient dans une obscurité qui les rendaient plus respectables pour les adeptes, mais qui les exposaient à quelques ridicules auprès d'un monde trop frivole, pour être soumis facilement à l'admiration.

Condillac entreprend de traiter la même matière : il ne s'entoure pas d'ouvrages, pour s'entourer de secours ; il applique sa méthode à ces questions, dont il s'occupait pour la première fois ; et pour la première fois, depuis que tant de gens distingués s'occupaient de ces questions, elles sont résolues, avec une simplicité et une clarté qui font qu'on s'étonne moins de ce qu'elles sont résolues, que de ce qu'il ait fallu prendre la peine de les résoudre : il a l'air de ne dire que des choses communes, et il éclaircit les matières qu'on jugeait les plus difficiles et les [169] plus profondes, le change ,les monnaies, etc., etc., etc. et de même qu'une lumière également répandue, montre les choses sans se faire remarquer elle-même, son esprit montre les rapports les plus vrais de tous les objets, sans qu'on remarque jamais son talent.

Les économises ont beaucoup attaqué cet ouvrage qui allait à leur secours : il semble qu’ils n'aimassent pas à être mieux défendus par un autre qu'ils ne se défendaient eux-mêmes. Condillac, qui avait de la finesse dans l'esprit, comme il avait de la simplicité, leur disait : Ce n'est pas moi, c'est ma méthode.

Je le sens, citoyens, je me suis trop laissé aller au plaisir de vous parler de ces écrivains que j'aime : mais ce sont les créateurs de la science et de l'art, que je dois professer au milieu de vous. Vous pourrez trouver dans leurs ouvrages, ce qui pourra manquer à mes discours. Il y a vingt ans que, frappé de la lumière qui sortait de leurs écrits, quoique destiné peut-être à d'autres genres par les goûts naturels de mon esprit, j'ai toujours été ramené, comme malgré moi, et aux ouvrages qu'ils ont faits, et aux matières qu’ils ont traitées. Il y a vingt ans que je les médite, mais je n'ai pas encore écrit une seule page : c'est au milieu de vous que je vais faire l'ouvrage que je dois faire pour vous. Nous allons le faire ensemble : naguères, et lorsque la hache était suspendue sur toutes les têtes, dans ce péril universel, auquel nous avons échappé, un des regrets que je donnais à la vie, était de mourir sans laisser à côté de l'échafaud l'ouvrage auquel je m’étais si longtemps préparé.


« Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heureux temps. »

Voltaire le 19 mars 1765 à son ami Bertrand, Pasteur à Berne.

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