perennes

Dictionnaire de biographie chrétienne et anti-chrétienne, François de Perennes (Migne) Tome 3e 1851- p. 933-936

Par François Pétrennès, Membre de plusieurs sociétés savantes de Paris et de Lyon, auteur de. l’Institution du dimanche considérée sous les rapports hygiénique, économique, moral, social et religieux, et de plusieurs autres ouvrages couronnés.

Dictionnaire de biographie chrétienne et anti-chrétienne, présentant la vie :

1° des personnages historiques de tous les pays qui se sont signalés comme apologistes et défenseurs de la révélation, par leurs ouvrages, leur vie ou leur mort, avant et depuis l’ère chrétienne ;
2° celle de tous les hérésiarques, chefs de secte, sophistes, incrédules, philosophes athées, déistes ou révolutionnaires, etc. qui ont troublé la paix de l’église et qui ont combattu l’influence et les progrès de la religion ;
3° celle des écrivains, prosateurs ou poètes, qui ont publié des ouvrages sur, pour ou contre la religion avec la nomenclature exacte et détaillée de ces écrits, etc., etc.

Ouvrage dont le fond emprunté à Feller a été corrigé et très souvent refondu d’après les indications de la critique et de la bibliographie contemporaines ; enrichi d’une foule de notices dont un grand nombre ne se trouvent dans aucun dictionnaire biographique et prolongé jusqu’à l’année 1850 inclusivement

publié par M. l’abbé Migne, Éditeur de la bibliothèque universitaire du clergé ou des cours complets sur chaque branche de la science ecclésiastique - 8 volumes.

TOME TROISIÈME.

S’imprime et se vend chez J.-P. Migne, Éditeur aux Ateliers catholiques, rue d’Amboise, Au Petit-Montrouge, Barrière d’Enfer de Paris

1851


Présentation de ce texte

Comme pour toutes les études que nous publions dans cette partie, nous avons inséré des paragraphes de façon à permettre une lecture plus facile. L'original ne présente aucune séparation.

Nous avons corrigé le nom de l'auteur de la longue citation qui est René Tourlet (et non Toulet) et qui a été le premier à écrire une Notice sur Saint-Martin, notice que l'on peut lire sur l'excellent site du Philosophe inconnu. Nous avons mis entre crochets les erreurs du texte comparé à la Notice.

Notice historique sur les principaux ouvrages du Philosophe inconnu et sur leur auteur Louis-Claude de Saint-Martin
Archives littéraires de l’Europe
ou Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie, par une Société de Gens de Lettres suivis d’une gazette littéraire universelle. Tome premier. 1804. Citation des pages 328-330.


Article Saint-Martin
(p. 933-936)

SAINT-MARTIN (Louis-Claude de), surnommé le Philosophe inconnu, né à Amboise le 18 janvier 1743, appartenait à une famille distinguée dans les armes, fit de bonnes études, et possédait plusieurs langues anciennes et modernes. Il avait lu de bonne heure le livre du théologien protestant Abbadie, sur l’Art de se connaître soi-même, et c’est là qu’il puisa les principes de philosophie, de morale et de religion qu’il professa toute sa vie.

Destiné par ses parents à la magistrature, il étudia le droit ; mais ensuite, préférant la carrière des armes, qui lui laissait plus de loisir pour s’occuper de ses méditations philosophiques, il entra, à l’âge de 22 ans, dans le régiment de Foix en qualité de lieutenant. Il fut initié alors, par des formules, des rites et des pratiques, à la secte dite des Martinistes, du nom de Martinez Pasqualis qui en était le chef. Il n’adopta point entièrement les doctrines de cette secte. Mais ce fut par là qu’il entra dans les voies du spiritualisme.

L’état militaire n’étant guère conforme à ses inclinations, il le quitta au bout de six ans. Saint-Martin, doué d’un caractère tranquille, aimait l’étude et le recueillement, où il se plongeait dans ses idées métaphysiques. Après avoir voyagé en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et en Italie, il revint à Lyon, où il demeura trois ans, presque inconnu, dans la retraite, ne voyant qu’un petit nombre d’amis.

Il mena la même vie obscure et paisible à Paris, où il s’était rendu après cette époque; impassible au milieu des évènements de la révolution, il put en éviter les suites. Il ne blâmait ni ne louait rien avec excès, et son âme, concentrée en elle-même, ne se nourrissait que d’idées philosophiques, ne regardant les affreuses scènes qui se passaient autour de lui que comme des maux inévitables ou mérités.

Il n’émigra point à l’époque de la révolution dans laquelle il reconnaissait les desseins terribles de la Providence, comme il vit plus tard un grand instrument temporel dans Bonaparte. Expulsé de Paris en 1794 comme noble, il fut arrêté peu de temps après dans la retraite qu’il s’était choisie, comme faisant partie de la prétendue conjuration de la Mère de Dieu, Catherine Théos. Le 9 thermidor le rendit à la liberté, et vers la fin de [934] la même année (1794), il fut désigné par le district d’Amboise, sa patrie, comme un des élèves de l’école normale.

Il publia successivement à Paris un grand nombre d’ouvrages qui ont été commentés et traduits en partie, principalement dans les langues du nord de l’Europe.

Saint-Martin mourut d’une attaque d’apoplexie, à Aulnay, village près de Paris, le 18 octobre 1803, chez son ami le sénateur La Roche [Lenoir-Laroche].

Parmi ses écrits nous citerons les suivants : Des Erreurs et de la Vérité, ou Les hommes rappelés au principe universel de la science, par un philosophe inconnu, Edimbourg (Lyon), 1775, in-8. Ce livre fit beaucoup de bruit dans le temps, quoiqu’il soit, et peut-être parce qu’il est inintelligible.

Quelle est la science ? Selon lui, c’est la révélation naturelle ; et cette même révélation, qu’est-elle en substance ? C’est ce que Saint-Martin n’a pas su concevoir, ou ce qu’il a mal expliqué.

« Son système, dit M. Toulet [sic pour Tourlet], a pour but d’expliquer tout par l’homme. L’homme, selon Saint-Martin, est la clef de toute énigme et l’image de toute vérité : prenant ensuite à la lettre le [ce] fameux oracle de Delphes, Nosce te ipsum [Connais-toi toi-même], il soutient que, pour ne pas se méprendre sur l’existence et [sur] l’harmonie [de tous les] des êtres composant l’univers, il suffit à l’homme de se bien connaître lui-même, parce que le corps de l’homme a un rapport nécessaire avec tout ce qui est visible, et que son esprit est le type de tout ce qui est invisible ; que l’homme doit étudier [étudie donc] et ses facultés physiques, dépendantes de l’organisation de son corps, et ses facultés intellectuelles, dont l’exercice est souvent influencé par les sens ou par les objets extérieurs, et ses facultés morales ou sa conscience, qui suppose en lui une volonté libre ; c’est dans cette étude qu’il doit [re]chercher la vérité, et il trouvera en lui-même tous les moyens nécessaires pour y [d’y] arriver. Voilà ce que Saint-Martin appelle la révélation naturelle. Par exemple, la plus légère attention suffit, dit-il, pour nous apprendre que nous ne communiquons, et que nous ne formons même aucune idée, qu’elle ne soit précédée d’un tableau ou d’une image engendrée par notre intelligence ; c’est ainsi que nous créons le plan d’un édifice ou d’un ouvrage quelconque. Notre faculté créatrice est vaste, active, inépuisable ; mais en l’examinant de près, nous voyons qu'elle [n’]est [que] secondaire, temporelle, dépendante, c’est-à-dire qu’elle doit son origine à une faculté créatrice, supérieure, indépendante, universelle, dont la nôtre n’est qu’une faible copie. L’homme est donc un type qui doit avoir son prototype ; c’est une effigie, une monnaie qui suppose une matrice, et le Créateur, ne pouvant puiser que dans son propre fonds [c’est l’auteur de la notice qui souligne ici], a dû se peindre dans ses œuvres, et retracer en nous son image et sa ressemblance, base essentielle de toute réalité. Malgré le rapport et la tendance que nous conservons vers ce centre commun, nous avons pu, en vertu de notre libre arbitre, nous en approcher [935] ou nous en éloigner. La loi naturelle [intellectuelle] nous ramène constamment à notre première origine, et tend à conserver en nous l’empreinte de l’image primitive ; mais notre volonté peut refuser d’obéir à cette loi ; et alors la chaîne naturelle étant interrompue, notre type ne se rapporte plus à son modèle, il n’en dépend plus, et le [il se] place sous l’influence des êtres corporels qui ne doivent [devaient] servir qu’à exercer nos facultés créatrices, et par lesquelles nous devons [devions] naturellement remonter à la source de tout bien et de toute jouissance. Cette disposition vicieuse une fois contractée par notre faute, peut, comme les autres facultés [impressions] organiques, se transmettre par la voie de la génération : ainsi nous héritons [hériterons] des vices de nos parents. Mais la vertu, mais l’étude et la bonne volonté pourront toujours diminuer ou détruire ces affections dépravées, et corriger en nous ces altérations faites à l’image [vivante] de la Divinité ; nous pouvons [pourrons], en un mot, nous régénérer et seconder ainsi les vues réparatrices de l’homme-Dieu. »

Malgré cette analyse que nous avons rapportée en entier, on ne voit pas bien clairement quelle était la doctrine de Saint-Martin.

« Je me suis permis, disait-il, d’user de réserve dans cet écrit, et de m’y envelopper souvent d’un voile que les yeux les moins ordinaires ne pourront pas toujours percer, d’autant que j'y parle quelquefois de toute autre chose que de ce dont je parais traiter. »

Avec une pareille explication on peut être obscur et inintelligible tout à son aise.

Toutefois, au milieu d’un grand nombre de maximes erronées, on en trouve quelques-unes de vraies. Telle est celle-ci : Il est bon de jeter continuellement les yeux sur la science, pour ne pas se persuader qu’on sait quelque chose ; sur la justice, pour ne pas se croire irréprochable ; sur toutes les vertus, pour ne pas penser qu’on les possède.

Le livre de Saint-Martin a trouvé beaucoup de partisans en Angleterre, et on en a imprimé à Londres une suite en anglais, 1784, en 2 volumes in-8° ; mais l’auteur français n’y a eu aucune part, et elle s’éloigne des principes de son système ;

Le ministère de l’homme-esprit, Paris, an XI (1802), 3 part. in-8° ;

Éclair sur l’association humaine, an V (1797), in-8°. Il y cherche les fondements du pacte social dans le régime théocratique, et les communications entre Dieu et l’homme ;

Le Livre rouge ;

Ecce Homo, Paris, an IV (1796), in-12 ;

l’Homme de désir, Lyon, 1790, in-8°, nouv. Édit., Metz, an X (1802), in-12 ;

Le cimetière d’Amboise ;

Le Crocodile ou La 'Guerre du bien et du mal arrivée sous le règne de Louis XV, poème épico-magique en 102 chants, Paris, 1799, in-8°. C’est l’ouvrage le plus obscur qu’ait enfanté l’imagination ténébreuse de l’auteur, et qui ne fait nul honneur à ses talents poétiques. On y voit figurer un Jof (la foi), un Sédir (le désir), et un Ourdeck (le jeu), qui sont la clef de tout le poème; sans que cela le rende ni moins ennuyeux ni plus intelligible ;

Tableau naturel des rapports qui existent entre Dieu, [936] l’homme et l’univers, deux parties, Edimbourg (Lyon, 1782, in-8°), traduit en allemand, ainsi que le livre des Erreurs ;

Le Nouvel Homme, 1796, in-8°;

De l’esprit des choses ou Coup d’œil philosophique sur la nature des êtres, etc., Paris, an VIII (1800), 2 vol. in-8° ;

Lettre à un ami, ou Considérations politiques, philosophiques et religieuses sur la révolution française, Paris, an III (1796), in-8°;

Réflexions d’un observateur sur la question proposée par l’institut : Quelles sont les institutions les plus propres à fonder la morale d’un peuple, an VI (1798), in-8° ;

Discours en réponse au citoyen Garat, professeur d’entendement humain aux écoles normales, sur l’existence d’un sens moral, etc., imprimé dans la Collection des Débats des écoles normales, an 1801, tome III;

Essai sur cette question proposée par l’institut : Déterminer l’influence des signes sur la formation des idées, an VII (1799), in-8° de 80 pages.

Saint-Martin a traduit de l’Allemand de Bœhm les Trois Principes de l’Essence divine, 1802, 2 vol. in-8° ; et l’Aurore naissante ou la Racine de la philosophie, etc., 1800, in- 8).

Il avait, dit-on, un caractère doux, bienfaisant ; ses connaissances étaient très variées ; il aimait les arts, et surtout la musique. Ses auteurs favoris étaient Burlamaqui et Rabelais ; il lisait le premier pour s’instruire, et c’est de lui, dit-il, qu’il prit le goût de la méditation ; il lisait le second pour son amusement. Cependant on convient qu’il y a assez de ces deux écrivains pour se gâter l’esprit et se corrompre le cœur. Les Œuvres posthumes de Saint-Martin ont été publiées à Tours, 1807, 2 vol. in-8° ; on y trouve un Journal depuis 1782, dans lequel l’auteur a rapporté les entretiens, les relations, etc., qu’il avait eus ; ce morceau est intitulé : Portrait de Saint-Martin fait par lui-même. Plusieurs biographes ont confondu Saint-Martin avec Martinez-Pasqualis (1) qui fut son maître.

M. Gence a fait paraître, en 1824, chez Migneret, une Notice biographique sur Saint-Martin, in-8°, de 28 pages.

(1) Martinez Pasqualis, chef de la secte des Martinistes, était à ce qu’on présume, portugais de naissance et même juif. En 1754, ce personnage s’annonça par l’institution d’un rite cabalistique d’élus dits cohens, en hébreu prêtres, qu’il introduisit dans quelques loges maçonniques de France, notamment à Marseille, à Bordeaux et à Toulouse. Il prêcha aussi sa doctrine à Paris, puis quitta soudain cette ville, et s’embarqua, vers 1778, pour Saint-Domingue, où il termina, en 1779, au Port-au-Prince, sa carrière théurgique. — On a lieu de croire, d’après ses écrits et ceux de ses élèves, que sa doctrine est cette cabale de Juifs, qui n’est autre que leur métaphysique, ou la science de l’être, comprenant les actions de Dieu, des esprits et de l’homme dans ses divers états.

« Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heureux temps. »

Voltaire le 19 mars 1765 à son ami Bertrand, Pasteur à Berne.

Aller au haut