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II. Correspondances

Étude sur Balzac et la pensée saint-martinienne

Auteur : J.-L. Boutin

Source de l’image : Le Magazine pittoresque (1847)


II. Correspondances

    Entre certains écrits de Balzac et les œuvres de Louis-Claude de Saint-Martin, il existe un certain nombre de correspondances particulièrement marquantes. Ainsi avec Ecce homo et le Tableau naturel. Mais ces correspondances ne sont pas les seules : on en retrouve avec Jacob Bœhme et Carl von Eckartshausen.

    1. Ecce Homo

    « Balzac songea à composer sous le titre Ecce Homo une “contrepartie et preuve de Louis Lambert” » ([1]). Ce projet qui reçu un début de réalisation ne vit jamais le jour… Mais on ne peut s’empêcher d’y voir là une référence à Saint-Martin, auteur de Ecce Homo en 1792 ! ([2]).

    La Chronique de Paris du 9 juin 1836 a publié une partie d’Ecce homo avec une introduction.

    « Cette étude philosophique d’Ecce homo préoccupa toujours Balzac, et nous la trouvons encore annoncée en 1848, parmi les publications promises au journal l’Evénement, promesse que la mort ne permit pas à l’auteur de tenir » ([3]).

    « CXV. Les Martyrs ignorés, fragment du Phédon d’aujourd’hui. Ce récit parut pour la première fois en 1837 dans le tome XII de la quatrième édition des Études philosophiques, et fut replacé par Balzac, en 1848, à la suite de la première édition de la Dernière Incarnation de Vautrin. Il contient tout ce qui a été publié d’Ecce homo dans La Chronique de Paris du 9 juin 1836, moins l’introduction (voir tome XXII, page 489) ; ce fragment commence ligne 1, page 375, et finit ligne 5, page 386 ».

    Citons encore Balzac :

    « Maintenant j’ai à finir l’Enfant maudit et Séraphîta, qui paraîtra les dix premiers jours de février. […] Puis j’ai à faire la Fleur des Pois et une contre-partie de Louis Lambert, intitulée : Ecce Homo » ([4]).

    2. Tableau naturel

    Dans Louis Lambert, Balzac cite un extrait du Tableau naturel qui existe entre Dieu, l’Homme et l’Univers ([5]) :

    Balzac raconte la rencontre entre Louis Lambert et un jeune médecin nommé Meyraux.

    « Nous nous sommes rencontrés au Cours d’Anatomie Comparée et dans les galeries du Muséum, amenés tous deux par une même étude, l’unité de la composition zoologique. Chez lui, c’était le pressentiment du génie envoyé pour ouvrir une nouvelle route dans les friches de l’intelligence ; chez moi, c’était déduction d’un système général. Ma pensée est de déterminer les rapports réels qui peuvent exister entre l’homme et Dieu. N’est-ce pas une nécessité de l’époque ? » ([6]).

    Car Balzac, ne fait-il pas partie de ceux qui désirent accomplir

    « ce beau rêve du génie mystique de Platon et de tous ceux qui cherchent un sens à l’humanité » ? ([7]).

    3. Jacob Bœhme

    L’intitulé du chapitre VI de Séraphîta, « Le chemin pour aller au Ciel », est, nous semble-t-il, une référence à l’ouvrage de Jacob Bœhme, Le chemin pour aller à Christ ([8]).

    Dans le chapitre VII de Séraphîta, « L’Assomption », Balzac, parlant de Wilfrid et Minna, raconte :

    « Ils demeurèrent dans le crépuscule de l’Aurore naissante dont les faibles lueurs les préparaient à voir la Vraie Lumière, à entendre la Parole Vive, sans en mourir » ([9]).

    On ne peut s’empêcher de faire référence d’une part à Jacob Bœhme avec son livre L’Aurore naissante ([10]) traduit par Saint-Martin, et d’autre part à L’Homme de Désir ([11]) :

    « Tu découvriras quelques crépuscules de l’aurore naissante ; et tel que les envoyés de Josué, tu pourras raconter à tes concitoyens les merveilles de la terre promise ».

    4. Les Nuées du sanctuaire

    Le chapitre IV de Séraphîta s’appelle « Les Nuées du sanctuaire ». On ne peut s’empêcher de penser que ce titre fait référence au petit ouvrage de Carl von Eckartshausen, La Nuée sur le sanctuaire ! ([12]).

    5. Les chapitres de Séraphîta

    Si au début de sa création, Balzac avait envisagé neuf chapitres à Séraphîta, lors de la publication du Livre mystique en 1835, il n’en reste que sept.

    Titre du chapitre Contenu
    I. Séraphitûs Dans la Revue de Paris ([13]), le premier chapitre s’appelle Le Stromfiord et ne constitue qu’une présentation des lieux.
    II. Séraphîta Dans la Revue de Paris, le 2e chapitre, Séraphitûs, commence avec la phrase : « L’hiver de 1799 à 1800 », p. 22 de l’édition du tome II du Livre mystique - p. 17 de l’édition de Bruxelles - p. 734 de PL.
    III. SéraphîtaSéraphitûs Dans la Revue de Paris, le 3e chapitre, Séraphîta, commence avec la phrase : « L’hiver de 1799 à 1800 », p. 22 de l’édition du tome II du Livre mystique - p. 17 de l’édition de Bruxelles - p. 734 de PL. Biographie et éloge de Swedenborg : Exposé et doctrine (division en trois mondes - naturel, spirituel et céleste – les correspondances ; être interne ou intérieur et externe ou extérieur). La biographie de Swedenborg est plus succincte dans le Livre mystique que dans la version antérieure de la Revue de Paris. De même la page concernant la vision du suédois de la planète Mars a été supprimée dans le Livre mystique. Dans la Revue de Paris, juillet 1835, elle se trouve à la page 160.
    IV. Les Nuées du sanctuaire Dans la Revue de Paris, la 4e partie, SéraphîtaSéraphitûs, commence avec la phrase : « Quoiqu’il voulut s’éloigner » Livre mystique, t. II, p. 81. – Bruxelles p. 59. – PL. p. 756. Critique des religions (panthéisme ou manichéisme), des philosophies et des sciences (matérialisme et spiritualisme, rationalisme ou idéalisme) – discussion sur le Nombre et sur le problème de la Création.
    V. Les adieux A la fin de la 4e partie dans la Revue de Paris, Balzac annonce la suite prochaine : « Une prochaine livraison contiendra : le § V, Wilfrid ; le § 6, Les Nuées du Sanctuaire ; le § VII, Amours célestes ». Les deux autres paragraphes prévus étaient : § VIII, Le Chemin pour aller à Dieu ; § IX, L’Assomption.
    VI. Le chemin pour aller à Dieu Les voies du salut – Traité de la prière (extraits de L’Homme de désir).
    VII. L’Assomption Extraits de L’Homme de désir.

    Peut-on y voir, comme le suggère Henri Gauthier, « un symbolisme dans le choix de ce nombre : sept étant un chiffre [nombre] sacré, celui des sphères du monde spirituel ? » ([14]).


    Notes

    [1] Balzac, Œuvres complètes, tome XI, La Pléiade, Gallimard, 2005, p. 1542, note 4. Nous citerons désormais ce livre par PL.

    [2] Louis-Claude de Saint-Martin, Ecce homo, Paris, Cercle social, an IV (1792).

    [3] Le Vte de Spoelberch de Lovenjol (Charles de Lovenjol), Histoire des Œuvres de Balzac, Slatkine reprints, Genève 1968.

    [4] Balzac, Lettres à l’Étrangères (1833-1842), Paris Calmann-Lévy, s.d. 16 janvier 1835, p. 224.

    [5] Louis-Claude de Saint-Martin, Tableau naturel qui existe entre Dieu, l’Homme et l’Univers, en deux parties. Édimbourg (Lyon) 1782.

    [6] Le Livre Mystique, Paris, Werdet, 1er décembre 1835.T1, Louis Lambert, p. 256. Nous citerons désormais ce livre par LM. – Le Livre Mystique, Édition Méline, Bruxelles, 1836. T1, p. 124-125. Nous citerons désormais ce livre par Bruxelles. – PL, p. 652.

    [7] Balzac, L’Enfant maudit, Etudes philosophiques. Furne, 1845, p. 210. Cité par Henri Gauthier, PL, p. 696.

    [8] Jacob Bœhme, Le chemin pour aller à Christ : compris en neuf petits traités, réduits ici en huit, Berlin, G. Schlechtiger, 1722.

    [9] LM – T. 2, Séraphita, p. 335, Werdet, 1er décembre 1835. - Bruxelles, p. 242. – PL., p. 851.

    [10] Jacob Bœhme, L’Aurore naissante ou la Racine de la philosophie, de l’astrologie et de la Théologie, ouvrage traduit de l’allemand sur l’édition d’Amsterdam de 1683 par le Philosophe inconnu. 2 vol. Paris, Laran, An IX (1800).

    [11] Louis-Claude de Saint-Martin, L’Homme de désir, Londres, Société philosophique, 1808, p. 65, Chant 38, v. 12.

    [12] Carl von Eckartshausen, La Nuée sur le sanctuaire, traduit par François-Guillaume Coëssin, Paris, Maradan, 1819. Voir également, Carl von Eckartshausen, Dieu est l’amour le plus pur, Paris, Martial Ardent, 1845.

    [13] Balzac, Préface au Livre mystique, p. XVII – Bruxelles, p. XXI, PL. p. 508. Rappelons que dans les références du Livre mystique que nous citons, LM correspond à la 1ère édition, celle du 1er décembre 1835. Bruxelles, à l’édition chez Méline de 1836, et PL aux Œuvres complètes, tome XI, La Pléiade, Gallimard, 2005.

    [14] Henri Gauthier, « Histoire du texte » de Séraphîta, dans Balzac, Œuvres complètes, op. cit., p. 1621.

    « Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heureux temps. »

    Voltaire le 19 mars 1765 à son ami Bertrand, Pasteur à Berne.

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