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IX - Balzac, martiniste et franc-maçon ? 3. L’initiation martiniste

Étude sur Balzac et la pensée saint-martinienne 

Source de l’image : Wikipédia, Balzac en 1842 sur un daguerréotype de Louis-Auguste Bisson


3. L’initiation martiniste

a) L’« initiation » chez Balzac

On trouve ce mot une fois dans le Lys dans la vallée :

« Plusieurs pensées semblables s’élevèrent en moi comme des lueurs, et me conseillèrent de laver la tâche qui souillait ma candeur, au moment où je prévoyais une complète initiation » ([1]).

Une fois dans Ursule Mirouët :

« L’abbé Chaperon employa toute une année à l’instruction de cette jeune fille, chez qui le cœur et l’intelligence, si développés, mais si prudemment maintenus l’un par l’autre, exigeaient une nourriture spirituelle particulière. Telle fut cette initiation à la connaissance des choses divines, que depuis cette époque où l’âme prend sa forme religieuse, Ursule devint la pieuse et mystique jeune fille dont le caractère fut toujours au-dessus des événements, et dont le cœur domina toute adversité » ([2]).

Une fois dans Les secrets de la princesse de Cadignan :

« Après cette conversation, la princesse avait la profondeur d’un abîme, la grâce d’une reine, la corruption des diplomates, le mystère d’une initiation, le danger d’une sirène » ([3]).

Une fois dans Le cabinet des antiques (p. 166) :

« Aussi en observant le nouveau-venu faisant son entrée, Rastignac s’étonna-t-il de sa propre initiation aux belles manières du moment » ([4]).

Une fois dans Un Grand Homme de Province à Paris :

« Quel changement son initiation aux mystères du journal avait produit dans son esprit ! » ([5]).

Une fois dans Béatrix :

« La douleur comme le plaisir a son initiation » ([6]).

4 fois dans Les Français peints par eux-mêmes ([7]) :

« Le premier acte d’initiation du condamné à la vie de prison se passe au greffe de la geôle : c’est là qu’on l’écroue, c’est-à-dire qu’on l’enregistre, qu’on l’étiquette, qu’on le numérote ; c’est-à-dire qu’il est adhérent à la geôle comme la vis adhère à l’écrou ». (Les Détenus, p.79).

« Qui nierait qu’aujourd’hui le besoin a reçu, de l’initiation des classes pauvres aux mystères des jouissances du riche, une activité fébrile, une soif insatiable, une faim dévorante pour ces jouissances qu’il envie, et au milieu desquelles il nage sans pouvoir jamais y atteindre ! » (Les Pauvres, p. 128 [430]).

« Cependant elle [la novice] n’a point encore rempli toutes les conditions de la règle. La prise d’habit termine le postulat. C’est une première initiation, une préparation à un acte plus imposant. La profession est le dernier et définitif engagement de la religieuse, qui prend dès lors le nom de sœur professe. (La religieuse, p.175 [473]).

« Tous les ans, à une époque fixée, les maisons principales qui ont des religieuses en province les rappellent. C’est le temps de la retraite ; c’est aussi, dans les maisons enseignantes, le temps des vacances. La retraite dure ordinairement huit jours pendant lesquels, toute occupation cessante, les religieuses se sanctifient par la prière, les exercices pieux, le jeûne, la méditation et les sermons qui leur sont faits. Alors ont lieu la nomination des abbesses, le renouvellement des promesses et les différentes cérémonies de l’initiation » (La religieuse, p.477).

Il n’y a aucune référence dans le Livre mystique. Cependant, on trouve par deux fois une référence à initié :

« Et je [le narrateur] me suis initié à tous les secrets de cette tête féconde [celle de Louis Lambert], en me reportant aux jours délicieux de notre jeune amitié (Louis Lambert, p.39).

Sans doute ces conversations du soir, au bord de cette brèche où sa maîtresse venait le retrouver, avait initié mademoiselle de Villenoix aux secrets de cette âme… » (idem, p.183)

L’ensemble de ces citations ne fait référence à une quelconque initiation rituelle.

b) L’« initiation » selon Saint-Martin

Saint-Martin dans le tome II de ses Œuvres posthumes emploie deux fois ce mot :

« La plus sensible de ces religions, celle qui leur sert comme d’initiation, est cette action diverse mais universelle que nous pouvons observer dans la nature. Nous voyons dans cette nature l’infini dans les variétés ; nous y voyons l’unité dans les multiplicités ; nous y voyons l’éternité dans les générations progressives ; nous y voyons l’immutabilité dans la permanence des lois et des formes caractéristiques ; nous y voyons surtout cette abondante plénitude d’actions qui ne laisse pas un seul intervalle dans les mouvements et les manifestations de la vie » (p. 378).

« Si la nature est comme l’initiation de toutes les vérités, la Prière en est comme la consommation, parce qu’elle les renferme toutes en elle » (p.403).

Cinq fois dans le Ministère de l’Homme-esprit, mais le terme est pris ici comme un commencement, non comme une initiation rituelle : ainsi il s’agit d’une initiation à la loi (p. 231-232). La circoncision est une sorte d’initiation à une voie de retour (p.237, 238-239), aux fruits de la promesse de la délivrance (p.242), à une loi supérieure (p.269).

Une seule fois dans L’Homme de désir :

« Et ensuite tracer sur elle [l’âme humaine], avec leurs mains de feu, l’attestation authentique de son initiation ; afin qu’en se présentant à la région suivante, l’entrée lui en fût promptement ouverte, et qu’elle y reçût une nouvelle purification et une nouvelle récompense » (chant 46, v.26).

Mais pour mieux comprendre le sens que Saint-Martin donne à l’initiation, il nous faut faire référence à la Correspondance entre Saint-Martin et Kirchberger ([8]), ouvrage que Balzac ne connaissait pas :

« La seule initiation que je prêche et que je cherche de toute l’ardeur de mon âme, est celle par où nous pouvons entrer dans le cœur de Dieu, et faire entrer le cœur de Dieu en nous, pour y faire un mariage indissoluble, qui nous rend l’ami, le frère et l’épouse de notre divin Réparateur. Il n’y a d’autre mystère pour arriver à cette sainte initiation, que de nous enfoncer de plus en plus jusque dans les profondeurs de notre être, et de ne pas lâcher prise, que nous ne soyons parvenus à en sortir, la vivante et vivifiante racine ; parce qu’alors tous les fruits que nous devrons porter, selon notre espèce, se produiront naturellement en nous et hors de nous, comme nous voyons que cela arrive à nos arbres terrestres, parce qu’ils sont adhérents à leur racine particulière, et qu’ils ne cessent pas d’en pomper le suc. […]. C’est, dans ce même esprit, que je vous répondrai sur les différents points que vous m’engagez à éclaircir dans mes nouvelles entreprises. La plupart de ces points tiennent précisément à ces initiations par où j’ai passé dans ma première école, et que j’ai laissées depuis longtemps pour me livrer à la seule initiation qui soit vraiment selon mon cœur ».

c) Balzac a-t-il été initié au martinisme ?

La plupart des auteurs qui soutiennent que Balzac a été initié de manière rituelle au martinisme s’appuient sur plusieurs éléments :

- Les textes dans l’œuvre de Balzac faisant référence à Saint-Martin, au Philosophe inconnu et au martinisme.
- La référence de Papus (Gérard Encausse) donnée dans son livre sur Saint-Martin et la filiation martiniste que donne Gérard van Rijnberk dans son livre sur Martines de Pasqually, et notamment le témoignage d’Auguste Chaboisseau.
- Les divers écrits de martinistes qui, reprenant les affirmations ci-dessus et sans apporter plus d’éléments, s’appuient sur leur conviction personnelle et sur ces éléments-là pour affirmer que Balzac était martiniste.

1. Les textes de Balzac

Nous avons vu que Balzac cite nommément 16 fois Saint-Martin, qu’il utilise largement L’Homme de désir et d’autres écrits du Philosophe inconnu. Il est cependant nécessaire de reprendre certaines citations, comme la Lettre à Charles Nodier dans laquelle Balzac fait référence au martinisme :

« … Mais n’auriez-vous pas médité, de concert avec notre Directeur, de raccoler [sic], pour la REVUE DE PARIS, parmi les platoniciens, les swedenborgistes, les illuminés, les martinistes, les boehmenistes [sic], les voyants, les extatiques, peuple poète, essentiellement croyant, acharné à comprendre et nullement à dédaigner !... ([9])

ou Le Lys dans la vallée dans lequel Balzac donne une définition du martinisme :

« … Amie intime de la duchesse de Bourbon, madame d’Uxelles faisait partie d’une société sainte dont l’âme était M. Saint-Martin, né en Touraine, et surnommé le Philosophe inconnu. Les disciples de ce philosophe pratiquaient les vertus conseillées par les hautes spéculations de l’illuminisme mystique. Cette doctrine donne la clef des mondes divins, explique l’existence par des transformations où l’homme s’achemine à de sublimes destinées, libère le devoir de sa dégradation légale, applique aux peines de la vie la douceur inaltérable du quaker, et ordonne le mépris de la souffrance en inspirant je ne sais quoi de maternel pour l’ange que nous portons au ciel. C’est le stoïcisme ayant un avenir. La prière active et l’amour pur sont les éléments de cette foi qui sort du catholicisme de l’église romaine pour rentrer dans le christianisme de l’église primitive » ([10]).

Il est toutefois une référence plus importante encore : c’est celle que nous trouvons dans le Traité de la prière, publié par l’abbé Bertault en 1942 :

« Comme je suis allée dans une sphère de joies lumineuses et de voluptés continuelles par une voie que tout homme peut prendre, j’ai pensé qu’il était charitable de dire aux autres combien furent douces mes initiations, combien fut facile mon allure dans ce sentier dès que j’eus franchi les premiers obstacles, quels fruits savoureux ont rafraîchi mon palais desséché, sur quelle herbe molle je me suis reposé, de quelles suavités la voix enchante mon oreille, de quels nourrissants parfums mon âme fut réjouie, car mon bonheur étant infini, satisfaisant les ambitions des cœurs humides, un chacun attiré du côté de Dieu cheminera dans cette voie où se trouve une pâture inépuisable et sans dégoûts pour les appétits renaissants que le monde blase sans les contenter jamais. Je serai forcé d’entrer en quelques détails de la vie ordinaire, de parler de moi-même ; mais je ne rapporterai que les faits par lesquels je puis correspondre avec les autres, afin qu’en leur disant moi, je leur dise déjà vous ; à ces marques, ils mesureront la distance à laquelle je me tiens, ils reconnaîtront et la vérité de cette Ecriture entreprise par les commandements d’un Esprit qui rayonnait en moi » ([11]).

« Faut-il prendre le mot à la lettre ? » se demande P. Bertault dans une note à ce texte. En étudiant sans a priori l’ensemble des éléments que cite Balzac, nous ne le pensons pas. Si l’auteur de la Comédie humaine parle beaucoup de mysticisme, s’il cite plusieurs fois Saint-Martin, mais bien moins souvent que Swedenborg, s’il oublie parfois de citer le Philosophe inconnu dans la liste des auteurs mystiques, nous ne croyons pas que ce soit pour préserver quelque secret d’appartenance au martinisme ou d’initiation, mais seulement pour préserver la source de son inspiration, comme on a pu le voir dans le chapitre VII de Séraphîta, directement inspiré, et parfois mot à mot, de L’Homme de désir.

Faut-il considérer avec Henri Evans que :

« Le ton extraordinaire de ce passage, unique dans l’œuvre de Balzac, est bien celui, à la fois mystérieux, supérieur et réticent, des initiés ? En outre l’intention charitable est bien conforme à l’idéal martiniste » ([12]).

Mais Balzac parle-t-il vraiment d’une initiation martiniste ? comme l’indique Émile Ferdar qui propose de « séparer en quelques lignes des autres conceptions métaphysiques ou religieuses qu’il [Balzac] a étudiées à travers son œuvre, la conception, la religion martiniste dont il fut l’un des adeptes » ([13]).

R. Amadou ne discerne dans cette phrase « aucune allusion à une initiation rituelle », encore moins martiniste. « Balzac parle ici d’une expérience spirituelle – réelle ou prétendue – qu’aucune raison n’oblige à situer dans le cadre d’une Fraternité socialement constituée ». R. Amadou a montré également que si Balzac a été martiniste parce qu’il a « emprunté des pages entières, des lambeaux de vocabulaire, quelques opinions ; dans la mesure où il a aimé l’homme et la doctrine » il n’a pas été un disciple « orthodoxe » de Saint-Martin et n’a pas plus été « initié à l’une des sociétés réelles ou imaginaires qu’on qualifie, elles aussi, de martinistes » ([14]).

2. Papus

La première citation où est cité Balzac comme martiniste se rencontre dans l’ouvrage de Papus (Gérard Encausse) publié en 1895, Martines de Pasqualis :

« Honoré de Balzac a sûrement connu les doctrines martinistes, mais par quelle voie ? Mystère » ([15]).

Dans son livre Louis-Claude de Saint-Martin, Papus explique :

« Le curieux extrait suivant montre que Balzac avait appris presque sûrement, en séance d’initiation, la filiation réelle de l’Ordre Martiniste » ([16]).

et de citer l’extrait où Saint-Martin est cité dans Les Proscrits :

« La théologie mystique embrassait l’ensemble des révélations divines et l’explication des mystères. Cette branche de l’ancienne théologie est secrètement restée en honneur parmi nous. Jacob Bœhm, Swedenborg, Martinez Pasquallis, Saint-Martin, Molinos, mesdames Guyon, Bourignon et Krudener, la grande secte des extatiques, celle des illuminés, ont, à diverses époques, dignement conservé les doctrines de cette science, dont le but a quelque chose d’effrayant et de gigantesque » (LM, t. I, p. 39-40).

En février 1911, Émile Ferdar, dans son étude sur Le Martinisme dans Balzac ([17]) désirait

« séparer en quelques lignes des autres conceptions métaphysiques ou religieuses que [Balzac] a étudiées à travers son œuvre, la conception, la religion martiniste dont il fut l’un des adeptes. A ce propos, signalons aux chercheurs que le possesseur des archives martinistes [il s’agit de Papus] détient sur Balzac des documents forts intéressants, qu’un jour sans doute, il fera connaître dans la limite autorisée ».

Mais depuis 1911, aucun élément nouveau n’est venu des archives de Papus léguées à la Bibliothèque de Lyon par son fils, Philippe Encausse, pas plus que dans les archives trouvées par Marie-Sophie André dans une « poubelle débordante de manuscrits, d’éditions originales et de lettres » ([18]). Même soutenir comme le fait l’auteur que la mère de Balzac était martiniste semble être une extrapolation sans fondement.

3. Gérard van Rijnberk

Dans le tome II de Martines de Pasqually ([19]), Gérard van Rijnberk, citant Augustin Chaboseau, affirme une filiation martiniste venant directement de Saint-Martin :

« La filiation indiquée par Papus qui, par Jean-Antoine Chaptal, comte de Chanteloup (1756-1832) et Henri Delaage (1825-1883), conduit à lui, est l’une de ces lignées, mais il doit en exister beaucoup d’autres dont les participants vivent encore. « La preuve en est, me dit M. Chaboseau, que je suis moi-même l’un des rejetons d’une des branches de l’arbre martiniste primitif » et il me raconta ce qui suit. Déjà malade, vers le milieu de l'année 1803, Saint-Martin se trouvait à Aulnay, localité voisine de Sceaux. Il logea d’abord chez son ami l'Abbé de Lanoue, puis fut accueilli dans sa maison de campagne, toute proche, par l’ancien conventionnel Lenoir-Laroche, alors sénateur. « Si le feuillage des arbres ne la masquait, dit M. Chaboseau, nous pourrions voir de la terrasse du Château cette maison, encore conservée à peu près dans l’état où elle se trouvait à l’époque où Saint-Martin y mourut ». Longtemps avant sa mort, le Philosophe inconnu avait initié l’Abbé de Lanoue, mort en 1820. Celui-ci initia le poète André Chénier (1762-1794) et Antoine-Louis-Marie Hennequin (1786-1840), le célèbre avocat. Ce dernier initia à son tour H. de Latouche (1785-1851), romancier, poète, auteur dramatique et journaliste. De Latouche initia Honoré de Balzac (1799-1850) et Adolphe Desbarolles (1804-1880), le fameux chiromancien. Celui-ci initia la nièce d’Henri de Latouche, Amélie Noüel de Latouche, marquise de Boisse-Mortemart. Cette dernière initia son parent Augustin Chaboseau qui, par son père, était aussi un descendant de H. de Latouche. Ces filiations sont résumées dans le tableau suivant :

Balzac-tableau-filiation

4. Victor-Émile Michelet

Cette assertion, d’une initiation transmise à Balzac par H. de Latouche ([20]), a été reprise par Victor-Émile Michelet dans son livre Les Compagnons de la Hiérophanie ([21]) :

« Henri de Latouche, qui appartenait au Martinisme y a-t-il affilié George Sand ? Ce n’est pas improbable. Il est certain qu’il y avait affilié, après l’avoir recueilli dans sa maison, rue de Tournon, un jeune imprimeur de la rue Visconti, tout désespéré d’être mis en faillite, et découragé d’avoir écrit plusieurs romans qu’il sentait bien sans aucune valeur. Ce jeune imprimeur à qui Hyacinthe de Latouche apprit à mieux écrire, se nommait Honoré de Balzac. Et dès 1835, le jeune initié martiniste révélait son zèle de néophyte en publiant Séraphitûs-Séraphîta après y avoir inséré des passages empruntés textuellement à Louis Claude de Saint-Martin. Et le vieil Ordre des « Chevaliers Bienfaisants de la Cité Sainte », dont on attribue vulgairement la création soit à Louis Claude de Saint-Martin, soit à Martinès de Pasqually, mais qui, en réalité compte six siècles d’existence, s’honore de nommer parmi ses membres Honoré de Balzac comme antérieurement Wolfgang Von Goethe ou André Chénier ».

Précisons que Latouche a rencontré Balzac fin septembre ou début octobre 1825, après avoir écrit un article élogieux dans la Pandore sur Wann-Chlore :

« Pour la troisième fois, il [Balzac] commence une existence nouvelle. Il a encore déménagé et s’est installé, dans un quartier excentrique, à peine bâti, aux environs de l’Observatoire, rue Cassini. Et il a un nouvel ami, qui sera pour lui à la fois un mentor, un préteur, un commanditaire, et un tapissier. H. de Latouche avait fait connaissance avec Balzac depuis quelque temps déjà, à l’époque de la publication de Wann-Chlore. Latouche avait eu, aux yeux de Balzac, le mérite de trouver des qualités à cette œuvre et celui de les signaler au public. Les relations avaient continué par la suite, puisque Balzac fut, en 1827, l’imprimeur d’une satire de Latouche, intitulée l’Académie et publiée chez U. Canel. En tous cas, en mars 1828, Latouche prend sous sa protection le jeune imprimeur en déconfiture, lui cherche une chambre, lui signe des billets de complaisance, lui fournit sa caution ou son appui et l’aide à s’installer dans son appartement de la rue Cassini. Ce fut le début d’une amitié assez orageuse qui dura un an et demi et se termina par une des plus solides antipathies littéraires du siècle » ([22]).

5. Critique

Robert Amadou, dans son article sur Balzac et Saint-Martin, que nous avons déjà largement cité, montre que ces assertions n’ont pas de valeur historique et qu’il est impossible qu’une filiation réelle ait pu être transmise à partir de Saint-Martin vers Balzac :

« Rien ne prouve que Saint-Martin ait connu l’abbé de Lanoue, ni que celui-ci ait connu André Chénier ni Antoine Hennequin. […]. On conçoit mieux encore comment certaines considérations topographiques ont pu favoriser cette réunion. Ainsi, les noms de Lanoue, de Chénier et de Latouche auraient été associés, par la raison que Latouche habita à Châtenay la maison qu’avait occupée l’abbé de Lanoue, et que, dans la même maison, Chénier, en fuite, aurait cherché refuge. Mais Latouche ne succéda pas immédiatement, comme propriétaire, à Lanoue, et Chénier ne s’est jamais caché au hameau d’Aulnay. Etc. Last but not least, Augustin Chaboseau, habita Sceaux » ([23]).

Il ne serait pas surprenant que les éléments liés à l’habitation dans le hameau d’Aulnay ait, volontairement ou non, entraîné la confusion. Latouche acheta en 1823 au peintre Dunouy la maison d’Aulnay « un petit pavillon aux allures de presbytère situé à proximité immédiate de la Vallée-aux-Loups ». Cette maison a été construite par l’abbé de La Noue et se trouve au 108, rue de Chateaubriand. Antoine Hennequin ([24]) acheta à Aulnay une maison proche de celle de Latouche, la Maison des Champs, en 1835. Rappelons que dans une propriété voisine, à Aulnay également, se trouvait La Colinière avec son Calvaire des Lauriers, domaine appartenant aux Lenoir-Laroche où mourut en 1803 le Philosophe inconnu. Un autre élément qui permet de faire le lien avec Saint-Martin est le fait que Latouche a fait ses études au collège de Pontlevoy, là même où le Philosophe inconnu avait fait les siennes, mais à une autre époque.

Latouche, écrivain, poète et journaliste, se fera connaître en publiant l’œuvre d’André Chénier (1762-1794) dont il est le premier éditeur. Découvreur de talent, il

« pressent et encourage G. Sand, favorise les débuts de Jules Dandeau, nourrit et stimule l’imagination de Balzac, affectionne les féeries de Nodier, sympathise avec la pensée de Ballanche, exalte le génie poétique de Marceline Desbordes-Valmore [1786-1859] » ([25]).

Dans ces conditions, les occultistes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle avaient besoin de légitimité et de prouver, au risque de déformer les faits historiques, leur filiation à Saint-Martin. Il est simplement dommageable que les erreurs continuent à se répandre alors que de nos jours, nous savons que la filiation Abbé de La Noue est erronée !

6. Conclusion

En guise de conclusion, citons encore une fois R. Amadou :

« Jean Chaboseau, fils d’Augustin, écrit : « Notre regretté Frère Augustin Chaboseau avait rédigé une note sur ce qui fut appelé son « initiation » par sa tante Amélie de Boisse-Mortemart, note qui ne laisse subsister aucun doute (…) Il s’agissait uniquement de la transmission orale d’un enseignement particulier et d’une certaine compréhension des lois de l’Univers et de la vie spirituelle, ce qui, en aucun cas, ne saurait être considéré comme une initiation à forme rituélique. Les « lignes » qui aboutissent à Augustin Chaboseau, à Papus, à d’autres et qui partent de Saint-Martin sont, en effet, des lignes d’affinités spirituelles et ne sont en rien constituées par une suite ininterrompue de cérémonies intangibles dans le sein d’une même société et au nom de celle-ci ». Cette déclaration de Jean Chaboseau suffirait à elle seule à jeter à bas tout l’édifice exhibé par Van Rijnberk » ([26]).

Notre opinion est faite : aucune preuve d’une initiation rituelle sui generis venant directement de Saint-Martin n’est apportée, et il semble invraisemblable dans ces conditions que Balzac en ait reçu une. Et pour reprendre l’étude de Léonard sur le site de Prunelle de Lierre

« Nous sommes donc certains, à l’heure actuelle et en l’état des documents connus, que ces deux « filiations » [celles de Papus et de Chaboseau] sont « mythiques » ([27]).


Notes

[1] Balzac, Le lys dans la vallée, op. cit., p. 86.

[2] Balzac, Ursule Mirouët, op. cit., p. 84.Voir également : Balzac, La Comédie humaine, cinquième volume. Première partie, Études de Mœurs. Deuxième livre. Scènes de la vie de province, tome I, Ursule Mirouët, Eugénie Grandet, Les Célibataires : Pierrette. Paris, Houssiaux, 1869, p. 46.

[3] Balzac, « La maison Nucingen », Les secrets de la princesse de Cadignan, Paris, Lévy, 1865, p. 88.

[4] Balzac, La Comédie humaine, septième volume. Première partie, Études de Mœurs. Deuxième livre. Scènes de la vie de province, tome III. Les Rivalités : (1ère histoire) La Vieille fille, (2e histoire) Le cabinet des antiques. Le Lys dans la Vallée. Houssiaux, 1855, p.166.

[5] Balzac, La Comédie humaine, huitième volume. Première partie, Études de Mœurs. Deuxième livre. Scènes de la vie de province, tome quatrième : Illusions perdues : (1ère partie) Les Deux poètes - (2e partie) Un Grand Homme de Province à Paris – (3e partie) Êve et David. Paris, Houssiaux, 1855, p. 289.

[6] Balzac, Scènes de la vie privée, tome IV, Béatrix (2e partie), Paris, Houssiaux, 1855, p. 39.

[7] Balzac, Les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle, tome quatrième comprenant Les Détenus, Les Pauvres, La Dévote, Paris, Curmer, 1841.

[8] Saint-Martin, La correspondance inédite de L.-C. de Saint-Martin et Kirchberger, baron de Liebistorf. Paris, Dentu, 1862, Lettre CX du 19 juin 1797, p. 321-322.

[9] Balzac, Lettre à Charles Nodier, art. cit., p. 169.

[10] Balzac, Le Lys dans la vallée, op. cit., pp. 61-62.

[11] Bertault, Traité de la prière, op. cit., pp. 112-113.

[12] Henri Evans, Louis Lambert et la philosophie de Balzac, Paris, J. Corti, 1951, p. 223.

[13] Émile Ferdar, « Le martinisme dans Balzac », L’Initiation, février 1911, n°5, pp. 107-119. Cet article a été repris dans L’Initiation, janviers-mars 1955, n° 1, pp. 25-29. Je tiens à remercier particulièrement Serge Caillet qui nous a procuré cette étude et quelques autres introuvables.

[14] R. Amadou, art. cit., p. 49, note 1 et p. 54.

[15] Papus, Martines de Pasqually, Paris Chamuel, 1895, p. 32. Demeter, Paris 1986, p. 32.

[16] Papus, Louis-Claude de Saint-Martin, Paris Chacornac, 1902, p. 250.

[17] Émile Ferdar, Le Martinisme dans Balzac, op. cit.

[18] Marie-Sophie André et Christophe Beaufils, Papus biographie, Berg international, 1965, p. 6.

[19] Gérard van Rijnberk, Martines de Pasqually, tome II, Lyon, Derain, 1938, p. 30.

[20] De son vrai nom Hyacinthe-Joseph-Alexandre Thabaud de Latouche, Henri de Latouche, est né à La Châtre (36) le 2 février 1785. Après ses études au collège de Pontlevoy, il entre dans l’administration des Droits réunis (nom des contributions indirectes sous l’Empire). En 1812, il obtient un congé et voyage en Suisse, en Italie et en Provence. A son retour, il travaille pour différents journaux et publie en 1819 l’œuvre d’André Chénier. En 1825, devenu rédacteur au Figaro, il se fixe au hameau d’Aulnay, à Châtenay, à quelques lieux de la Vallée aux Loups. On a de lui : Clément XIV et Carlo Bertinazzi (1827), Fragoletta (2 vol. 1829), Vallée-aux-Loups, Souvenirs et fantaisies (1833), Grangeneuve (1835), France et Marie (1836), Léo (1840), Un Mirage et Adieux, Poésies (1843), Les Agrestes (1844), Adrienne (1845). Encore Adieu, Dernières poésies (1852) est une œuvre posthume, publiée par sa compagne, Pauline de Flaugergues (1799-1878) qui héritera de la maison d’Aulnay. Il décèdera à Aulnay le 9 mars 1851.

[21] Victor-Émile Michelet (1861-1938), Les Compagnons de la Hiérophanie, souvenirs du mouvement hermétiste à la fin du XIXe siècle. Dorbon-Ainé, 1937 – Boumendil, collection Bélisane n°5, 1977, p. 135-136. Michelet fait ici une grossière erreur en attribuant à Saint-Martin ou à Martines de Pasqually ce qui revient à Jean-Baptiste Willermoz : Les CBCS ont été créés lors du Convent des Gaules à Lyon en novembre 1778. Ils n’ont donc pas six siècles d’existence et n’ont jamais compté Balzac ni Goethe comme membres !

[22] Maurice Bardèche, Balzac, romancier. La Formation de l’Art du roman chez Balzac jusqu’à la publication du « Père Goriot » (1820-1835). Genève, Slatkine Reprints, 1967, p. 236.

[23] R. Amadou, op. cit., p. 51.

[24] Antoine-Louis-Marie Hennequin est né à Monceaux, Paris, le 22 avril 1786. Avocat célèbre et jurisconsulte de la Restauration, il défendit de nombreuses causes royalistes : de Peyronnet, le ministre de Charles X, le complot de la rue des Prouvaires, les insurgés de l'Ouest en 1832, la duchesse de Berry. Il fut nommé député du Nord en 1834. Il était propriétaire du n°19 du quai Malaquais et eut George Sand comme locataire. Lors de la séparation de Sand et de son mari, elle le consulta en 1836 et 1837. Il est l’auteur de plusieurs traités de droit. Il est décédé le 12 février 1840.

[25] Bulletin de la Société Chateaubriand, 1985, p.34.

[26] R. Amadou, op. cit., pp. 51-52. R. Amadou ajoute en note l’origine de cette déclaration : Lettre circulaire de démission de la grande maîtrise de l’« Ordre martiniste traditionnel » en date de septembre 1947, ap. Philippe Encausse, Sciences occultes ou 25 années d'occultisme occidental, Paris, Ocia, 1949, p. 72.

[27] Site Prunelle de Lière : Léonard, Compte-rendu de travaux. Essai de définitions : Martinésisme, martinisme, le point aujourd’hui. http://prunelledeliere.canalblog.com/archives/2007/12/09/7143196.html.

« Les hommes ne sont pas encore assez sages. Ils ne savent pas qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'État que la manière de faire la cuisine ; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût ; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir leur liberté entière. Cela viendra un jour, mais je mourrai avec la douleur de n'avoir pas vu cet heureux temps. »

Voltaire le 19 mars 1765 à son ami Bertrand, Pasteur à Berne.

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